(lecture à la Maison de la Danse pour le 50e anniversaire du 8e arrondissement)

 

Je me souviens qu’il y a tout juste cinquante ans, entre le 45e et 46e parallèle de latitude, la ville de Lyon compta un nouvel arrondissement, le 8ème, dont la forme sur la carte m’a toujours fait penser à une tête d’éléphant.

 

Est-ce pour ça qu’on dit que les habitants du 8e ont une mémoire d’éléphant ?

 

Je me souviens qu’à sa naissance, ce nouveau quartier avait déjà toute une histoire.

 

Je me souviens qu’on cultivait la rose partout dans ce quartier, et qu’à l’emplacement de la mairie et de la Maison de la Danse actuelles, il y avait des roseraies, Ca s’appelait la terre des roses.

Maintenant aussi, dans un certain sens, mais pour d’autres raisons…

 

Etats-Unis

 

Je me souviens que jusque dans les années 60, il y avait une ferme à l’entrée du boulevard des Etats-Unis.

 

Je me souviens que la rue Maryse Bastié s’appelait avant Chemin de Grange rouge, parce qu’il y avait partout des granges.

 

Je me souviens que les Serpollières, de la rue des Serpollières, c’est les murs d’enceinte des fermes au pied desquelles pousse du serpollet.

 

Je me souviens des flirts qu’on embrassait à pleine bouche dans les champs de coquelicots le long de la rue la rue du poète là comment s’appelle-t-il déjà ?

Jean Sarrazin.

Ah oui, le poète Jean Sarrazin.

 

Je me souviens que pendant longtemps les Etats-Unis c’était un îlot entre des champs et des jardins.

 

Je me souviens des jardins ouvriers, qu’étaient pas dans le genre cottage à l’anglaise ou cité-jardin, non, aujourd’hui, des jardins ouvriers, il y en a presque plus dans le quartier. Mais avant du côté de la rue Jean Sarrazin, il y avait entre 150 et 200 parcelles, donc entre 150 et 200 familles qui avaient un jardin. Les gens cotisaient, pour faire venir l’eau dans les jardins, il y avait des tuyaux, et des tonneaux avec des robinets pour brancher des jets d’eau. Ca leur faisait un lieu de sortie, aux gens, ils amenaient leur piquenique le soir, ils cassaient la croûte au grand air, au soleil ou à l’ombre de leur cabane, puisque chaque jardin avait sa petite cabane. Chacun la construisait en fonction de ses possibilités et de ses besoins, y avait des potagers, des massifs de fleurs des arbres fruitiers, je me souviens de pêches, les trois faisaient le kilo, quand on mordait dedans, on n’arrivait pas à trouver le noyau…

Je me souviens des maisons de la rue Emile Combes qui ont toutes des jardins avec des puits et celle du n° 34 rue Emile Combes, elle a même un lavoir.

Je me souviens qu’elles ont été construites dans les années 1903-1904, une quarantaine de maisons, toutes par des architectes différents, et qu’elles sont ornées de ferronneries, verreries, marbreries, céramiques

Je me souviens que rue Emile Combes il y avait un docteur qui aimait l’alcool, la chasse et les chevaux,   et qui arrivait parfois dans la salle d’attente en pointant son fusil : « Qui est le plus malade ici ? Qu’on en finisse ! »

Je me souviens de la maison du consul du Honduras rue Emile Combes où il n’y avait jamais personne.

Je me souviens qu’on allait dans le jardin manger les cerises du Honduras, on disait.

 

Je me souviens de l’âge d’or des Etats-Unis quand il y avait une population ouvrière et solidaire.

Je me souviens des usines dans le 8e : Lenzburg qui faisait des confitures, Vidéocolor qui faisait des télévisions, Givaudan qui faisait des parfums, Coignet qui faisait de la colle, Berliet qui faisait des camions, Paris-Rhône qui faisait des machines à laver, Bronzavia qui faisait des moteurs d’avion, Teppaz qui faisait des tourne-disques, Photos où mon oncle, il était souffleur de verre, car on faisait des lampes chez Photos, et aussi L’Air Liquide, Sicfond, Fantasia, SIFT, Manufrance, Rochet-Schneider, et aussi une usine de pantoufles dont je ne me souviens plus du nom et où mon beau-frère était magasinier…

Je me souviens qu’à Lenzburg, fabrique de confiture on embauchait à tour de bras lors de la saison des fruits. On se présentait au guichet et là on nous demandait : « Qui veut travailler aux abricots ? »

Je me souviens que les gens habitaient près des usines où ils travaillaient à l’époque. Parce qu’il n’y avait pas de tickets en ce temps-là, les patrons ne donnaient rien pour le transport. Alors ce n’était pas la peine d’aller travailler à Vaise pour gagner dix francs de plus de l’heure et en dépenser autant en déplacement.

Et puis les journées étaient longues, déjà les gens travaillaient dix heures, 55 heures par semaine, si en plus il fallait compter le transport…

Je me souviens qu’à partir de 5h30 –6 heures du matin, le quartier devenait une ruche, il n’y avait pas de voiture, tout le monde allait au travail à bicyclette. Et quand ça sortait, c’était la ruée, à Paris-Rhône, il y avait deux mille personnes, alors vous voyez…

Je me souviens qu’il y avait beaucoup de blouses à l’usine Paris-Rhône, des blouses marrons pour les chefs normaux, et des blouses vertes pour « les chefs de la haute ».

Je me souviens qu’à midi, on avait trente minutes pour manger. On apportait sa gamelle mais comme on touchait du cuivre, il fallait se laver les mains et manger en vitesse. Dès que cela sonnait il fallait rejoindre nos postes. Cinq minutes de retard et c’était un ¼ d’heure de moins sur nos fiches de paye !

Je me souviens qu’à la sortie parfois ça ralentissait, on disait : « Tiens, c’est la fouille ». Certains se sont fait prendre avec des gamelles pleines de cuivre.

Je me souviens que l’entreprise Coignet faisait de la colle avec des os, des carcasses d’animaux… Avant de les malaxer ou d’en faire je ne sais pas quoi, ils les entreposaient dans la cour de l’usine, ça restait dehors en tas, des tas d’os, des bouts de carcasses, je vous dis pas l’odeur qui se dégageait de tout ça, ça puait dans tout le quartier.

 

Je me souviens des grèves qu’étaient pas des grèves où on mange des merguez et où on fait la fête. Ça, c’étaient des grèves, ce qu’on appelle dures, des grèves dures.

Je me souviens qu’aux Etats-Unis le dimanche on ne mettait pas un costume mais un bleu de travail bien propre.

Je me souviens qu’on partait pas en vacances quand on était petit, alors quand on nous demandait, on disait qu’on allait à Etats-Unis Plage.

 

Je me souviens que les gens disaient plutôt qu’ils habitaient aux Etats, pas aux Etats-Unis.

 

Je me souviens qu’en mai 68, ça a beaucoup bougé dans les usines du quartier, Paris-Rhône, Lenzburg, Berliet, c’étaient des occupations, on mettait les drapeaux, et il y avait les étudiants qui venaient devant les usines pour dire aux ouvriers « Venez avec nous ! » Et en fait les ouvriers, ils disaient « Bah, on sait ce qu’on a à faire quand même ! » parce que les ouvriers, eux, avec leurs syndicats, et du point de vue politique, ils avaient cette notion de classe ouvrière, donc « on est ceux qui luttons, et qu’est-ce que c’est que ces étudiants qui viennent nous expliquer qu’il faut mener la lutte, qu’il faut faire ceci, cela, alors qu’ils feraient mieux de nous écouter » En plus leur formule-là, « Il est interdit d’interdire », ça choquait quoi. Alors que dans les usines c’était beaucoup plus discipliné, c’était obligé, parce qu’il y avait un patronat, l’action syndicale, même si elle est dure, faut qu’elle soit disciplinée. Et alors en plus, les ouvriers qui occupaient les usines dans tous les coins, tenaient à défendre leur outil de travail. Ca veut dire qu’on ne vienne pas de l’extérieur l’abîmer… On occupe l’usine, mais on ne la casse pas. Ca c’était un truc très fort.

 

Je me souviens que les Etats-Unis, ça faisait rêver, plus que Perrache.

 

Je me souviens que le nom des Etats-Unis a été donné par l’ancien maire de Lyon, Edouard Herriot qui voulait rendre hommage aux puissants alliés de la France pendant la guerre de 14-18.

Je me souviens qu’en 1919, il confia la construction du nouveau quartier des Etats-Unis à un architecte-urbaniste visionnaire, Tony Garnier.

 

Je me souviens que l’ensemble d’habitations, la future cité Tony Garnier, fut achevé en 1934.

La cité qui devait s’étendre à l’origine sur 5 kms, elle n’en couvrit finalement qu’un seul.

Je me souviens que les immeubles de la cité Tony Garnier devaient être limités à trois étages que les cours auraient dû être plus grandes et qu’il avait été prévu des ascenseurs.

 

Je me souviens de la visite de Bernadette Chirac qui a dit : « Vous êtes dans une cité HLM qui ne ressemble pas à une cité HLM. »

Je me souviens que quelqu’un lui a répondu : « Habiter un HLM, ce n’est pas ça qui me traumatise ».

 

Je me souviens que je me suis battu pour que, sur ma carte d’identité, sur mon passeport, sur mes chéquiers, apparaisse la rue Fukujiro Wakatsuki, ancien consul du Japon à Lyon, homme de lettres, c’est la rue où j’ai choisi d’habiter aux Etats-Unis.

Je me souviens qu’à l’adresse de la rue Theodore Levigne, peintre né à Noirétable, personne n’habite.

 

Je me souviens que dans les années 70, la mobilisation des habitants de la cité finit par obtenir de la Ville de Lyon la réhabilitation des immeubles qui se dégradaient de plus en plus. Ils eurent l’idée de faire appel à des artistes pour orner les façades aveugles des immeubles.

Je me souviens qu’il y eut en tout vingt-quatre murs peints qui représentaient les dessins et les plans de la cité industrielle future de Tony Garnier, ou des images de la cité idéale par des artistes venus des quatre coins du monde.

Je me souviens que l’éclat des peintures tranchait à ce point avec l’état dégradé des immeubles qu’aux yeux de tous leur restauration se révéla urgente et nécessaire.

Je me souviens que la ville devint ici un musée à ciel ouvert, l’utopie d’une vie meilleure s’y affichait un jour entier d’images sur les murs des immeubles.

 

Je me souviens qu’un jour, mon mari est rentré en disant : « Tu es peinte sur un mur aux Etats-Unis » je lui ai dit : « Ah bon ? Il y avait ma sœur et moi, et d’autres, ils avaient peint d’après une photo quand on était petites filles à l’école du quartier.

 

Je me souviens du bidonville, on l’appelait le Village nègre.

Je me souviens que 10 000 G.I.s dont beaucoup étaient noirs, s’étaient installés là, pendant la première guerre mondiale.

Je me souviens qu’à leur départ des milliers de sans-abris, italiens, espagnols, russes, gitans investirent leurs baraques.

Je me souviens que jamais on aurait dit qu’on habitait au Village nègre, nous, on disait qu’on habitait au 127 rue du professeur Beauvisage.

Je me souviens de Patam, un chanteur de rue du Village Nègre qui chantait à la demande l’Ave Maria à genoux ou l’Internationale en levant le poing.

 

Je me souviens que la mairie a été inaugurée en même temps que la salle de théâtre, le 20 Octobre 1966. Il y a un souterrain qui lie les deux bâtiments. Tout un symbole ! Le théâtre à côté de la mairie, c’est comme dans l’Antiquité, quand le théâtre voisinait avec le lieu du pouvoir, comme son envers ou son complément, enfin, comme on veut… ça dépend de la manière de faire du théâtre ou de faire de la politique.

Je me souviens de Rita Renoir, actrice, stripteaseuse qui jouait nue dans le premier spectacle programmé dans le théâtre en 1968 : « La Poupée » de Jacques Audiberti. Le maire de Lyon de l’époque, Louis Pradel, avait failli fermer le théâtre. Mais nombreux furent les habitants, les associations du quartier et de toute la ville à manifester leur solidarité. Le théâtre ne fut pas fermé et il y eut beaucoup d’autres femmes nues sur la scène.

 

Je me souviens qu’en 1992 le théâtre du 8e devint Maison de la Danse.

 

Je me souviens qu’en 2003, la compagnie théâtrale les Trois Huit a fait un spectacle dans l’ancien abri anti-nucléaire construit pendant la guerre froide rue anciennement Alexis Carrel, maintenant rue Bertie Albrecht.

Je me souviens que lors de l’ouverture du Nouveau Théâtre du 8e en octobre 2003 rue du Commandant Pégout, de nombreux habitants qui se souvenaient de l’ancien théâtre du Huitième devenu Maison de la Danse, demandaient aux comédiens : « Mais qu’est-ce que vous avez fait depuis tout ce temps ? »

Je me souviens de la rue Xavier Privas. A Paris on l’appelait « le prince des chansonniers » à la Belle Epoque, il se produisait au Chat Noir et au Procope.

 

Je me souviens de la rue du Bocage. Son nom lui vient de quand la ville était campagne, comme si on avait voulu rappeler que partout ici, il y avait des prés, des champs, des jardins… Et pendant longtemps rue du Bocage, il y a eu un cinéma, le cinéma Le Bocage.

 

Je me souviens de tous les cinémas du quartier : le Bocage aux Etats-Unis, le Kursaal au grand Trou, le Splendid route de Vienne, le Moulin Rouge dans la petite Guille, et le Cristal Palace et le Bijou à Monplaisir. Tous disparus.

Je me souviens qu’au cinéma Le Bocage rue du Bocage, on se rendait à pied, c’était une fête. Y avait une sonnerie qui attirait l’attention mais ce n’était pas du luxe, ce cinéma ! Il y avait des banquettes en bois, et des espèces de baignoires, à l’arrière, un peu plus riches, avec une sorte de velours sur les sièges rabattables. Dans les années 1943 et 1944, sous l’Occupation, je me souviens qu’ils avaient lancé des films de propagande contre les organisations du maquis. Alors je peux vous dire que dans le quartier, il y avait pas mal de résistants, FTP, Armée secrète… Et alors dans ces films, c’était des histoires tartignolles, dans le genre « le pauvre garçon détourné de sa voie d’apprentissage par des vilains qui vont l’emmener dans le maquis et gnangnangnan… » Et alors à la fin, dans la salle, ça finissait en chahut, en rigolades. A chaque fois qu’y avait un gendarme français à l’image, les gens faisaient « HOUOUOU !, c’était imbuvable leurs films. Du coup ils avaient fini par mettre des gars pour surveiller et ils laissaient la lumière. Mais avec ou sans lumière, ça gueulait toujours autant. Alors à la fin, y en avait moins, de ces films.

Je me souviens que le cinéma Le Bocage était en face d’un garage qui était utilisé par la Milice et par la Gestapo. Le 17 août 44, il y a eu une action des résistants dans ce garage. Deux policiers allemands ont été tués. En représailles, la milice a pris cinq gars à la prison Montluc, et ils sont venus les tuer à coups de mitraillette devant le garage. Mon frère a assisté à tout, il avait son cours de violon pas loin, avec le prof, ils se sont arrêtés, et par la fenêtre, ils ont tout vu. Et puis les corps sont restés toute la journée en plein soleil.

 

Je me souviens, je traînais dans le quartier à ce moment-là, une femme en vélo, une femme est venue vers moi en vélo en me disant : « jeune, foutez le camp, ils sont en train de tuer ! » Et nous, on est allé voir ça, on a vu les corps par terre.

 

Sur les cinq otages mitraillés, je me souviens qu’y en a qu’un seul qui a pu être identifié. Il s’appelait René Venturini. Il avait dix-huit ans, il était employé dans un atelier de maroquinerie, il avait organisé une filière d’hébergement pour les employés juifs de l’atelier. Puis il avait rejoint le maquis dans les rangs des FTPF, les Francs-Tireurs Partisans Français.

 

Je me souviens des bombardements des Américains aux Etats-Unis.

Je me souviens qu’on pouvait savoir au bruit des moteurs si c’était des avions américains ou allemands.

e me souviens à la Libération des gros camions remplis d’Américains qui sentaient bon le tabac.

Je me souviens que les soldats américains n’en revenaient pas quand on leur disait que leurs avions avaient bombardé les Etats-Unis.

Je me souviens qu’en 1985, un camion s’est effondré à l’emplacement d’un ancien abri anti aérien construit en 1943 sur le boulevard des Etats-Unis.

Je me souviens qu’aux Etats-Unis on jouait au Tour de France.

Je me souviens qu’aux Etats-Unis il y avait des rodéos.

Je me souviens d’avoir vu tous les sosies de Marilyn Monroe sur la place du 8 mai 1945 le jour de la fête nationale américaine.

Je me souviens que quelqu’un s’est demandé ce qui avait bien pu se passer le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

 

Je me souviens que chaque fois qu’il y avait de l’humidité sur un mur de la rue Villon, on pouvait lire un graffiti. Avant, c’était « Mort aux boches ! », quelques années après, « US go home ! », et puis « Berliet Liberté ! ». Dernièrement, on a pu lire « Vive Ben Laden ! »

 

Je me souviens qu’avenue Mermoz, ils avaient construit un immeuble hyper moderne, avec beaucoup de bois, du verre, des métaux pas ordinaires, et tout d’un coup le chantier s’est arrêté, ils ont tout détruit. Parce que l’immeuble, un hôpital privé, n’était pas aux normes. Depuis ils ont tout reconstruit. Dans les normes du développement durable.

 

Je me souviens que l’avenue de l’Europe prolonge le  boulevard des Etats-Unis.

Je me souviens que, avenue de l’Europe, pendant quelque temps, les personnes qui habitaient les nouveaux immeubles ne pouvaient être domiciliées administrativement à cette adresse.

Je me souviens que la rue de l’Eternité conduit droit au cimetière de la Guille, et qu’elle croise l’avenue de l’Europe.

Je me souviens qu’on a donné le nom de rue de la Fraternité à une rue qui n’est pas encore tracée.

 

Je me souviens qu’un jour, je me suis perdue aux Etats-Unis, parce que je savais jamais de quel côté du boulevard j’étais, ça se ressemble tellement des deux côtés du boulevard.

Je me souviens que tout a basculé quand ils ont ouvert le boulevard des deux côtés. C’était une cité fermée, elle s’est ouverte.

Je me souviens qu’on disait qu’on montait à Lyon, les Etats-Unis c’était nos Etats-Unis et on montait à Lyon.

Je me souviens qu’on m’a demandé où je partais en vacances, j’ai répondu « aux Etats Unis », et alors on m’a dit « tu dois avoir une bonne retraite ».

 

Je me souviens qu’on venait aux Etats-Unis pour venir aux Etats-Unis. On ne traversait pas, on aboutissait là, et on n’allait pas plus loin.

 


 

 

 

Moulin à vent – Petite Guille – Grand Trou

 

Je me souviens qu’il y avait un moulin à vent à Moulin à Vent.

 

Je me souviens qu’on voit ce moulin dessiné sur le premier plan qui a été dressé de la rive gauche du Rhône, territoire qu’on appelait alors le « mandement de Béchevelin », plan établi en l’an de grâce 1479, par Loÿs Tindo, commissaire du roi Louis XI.

 

Je me souviens que la route de Vienne a changé plusieurs fois de nom : après la voie romaine, le compendium de Vienne au moyen Age, puis chemin de Lyon à Vienne, route de Marseille, route d’Antibes, route royale, route impériale, route nationale 7, et maintenant route de Vienne.

Je me souviens que le 5 septembre 1829, au moulin à Vent, le marquis de Lafayette, héros de l’indépendance américaine, fut reçu en compagnie de son fils surnommé Georges Washington, par une délégation enthousiaste de jeunes libéraux républicains venus de Lyon à leur rencontre.

Je me souviens qu’en remontant route de Vienne à la Libération les soldats américains dans leurs jeeps nous donnaient des ballons faits avec des préservatifs.

 

Je me souviens que le Grand Trou, ça s’appelait comme ça parce qu’on y avait creusé et pris de la terre et des graviers pour faire la rue Impériale aujourd’hui rue de la République, dans la presqu’île.

Je me souviens que pendant la Révolution, au Grand Trou, on aurait enterré des victimes de la répression de masse

Je me souviens qu’il y a des trous partout dans ce quartier, alors lequel c’est, le grand Trou ?

Je me souviens qu’en 1960, on allait encore se baigner dans un trou d’eau de 8m de profondeur au bout de la rue de Montagny près du chemin de fer.

Je me souviens que le trou à côté, c’est parce qu’il y a deux ou trois ans, un petit immeuble s’est effondré. Les habitants ont pu l’évacuer juste avant.

 

Je me souviens que la place du Moulin à vent située à la limite du Lyonnais et du Dauphiné vit passer au fil des siècles une intense circulation de piétons, cavaliers, rouliers, cochers, estafettes et postillons.

 

Je me souviens que certains disaient que ce quartier était trop enclavé, trop isolé, entre le boulevard périphérique, le cimetière de la Guille et la voie ferrée. Je me souviens du désespoir de beaucoup d’habitants.

 

Je me souviens que ceux qui habitent ici depuis longtemps aiment leur quartier. Ils disent : « habiter ici m’empêche de partir à la dérive. Si je pars d’ici, je risque de ne plus savoir où je vais ».

 

Je me souviens d’une femme qui était une pointure à Moulin à vent, c’était une véritable cheville ouvrière dans le quartier, elle était marchande de chaussures, j’allais la voir juste pour parler avec elle. Elle est partie, elle avait plus de clients, on l’a braquée deux fois, elle en avait assez…

Je me souviens d’une attaque de la diligence Lyon-Marseille au lieu-dit Moulin à Vent, dans la nuit du 14 septembre 1798. Plus récemment on déplore quelques voitures brûlées place Julien Duret.

 

 

Je me souviens des becs de gaz et des allumeurs de réverbères, route de Vienne.

 

Je me souviens qu’on appelait belles-mères les tramways qui passaient route de Vienne,

– Comme aussi grande rue de Monplaisir

Parce que ces tramways avaient des étages appelés des impériales, sortes de petits salons en hauteur où les jolies femmes pouvaient montrer leurs toilettes et s’attirer les remontrances de leurs belles-mères.

Ou plutôt parce que les belles-mères perchées en haut des impériales pouvaient surveiller si leurs brus ou leurs filles ne traînaient pas dans la rue.

Je me souviens qu’un jour sous l’Occupation, une belle-mère de la route de Vienne est entrée en contact avec un char allemand qui a été détruit complètement.

Je me souviens du dernier maréchal ferrant route de Vienne.

 

 

Je me souviens des maraîchers et des horticulteurs qui étaient nombreux au Moulin à vent Petite Guille Grand trou. Avant il y avait des maraîchers, des horticulteurs, des champs, de nombreux clos répartis sur des petites parcelles, et des cultures partout. Après la guerre on a construit des immeubles, les commerces sont progressivement partis, on a fait des « espaces verts ». Il reste peut-être un maraîcher maintenant dans tout le quartier.

 

Je me souviens que les maraîchers et cultivateurs avaient obtenu au 18è siècle d’assurer le curage des latrines lyonnaises et de transporter hors de la ville les ordures ménagères.

Je me souviens des âniers avec des citernes et des tonneaux en bois équipés de lanternes vertes qui allaient vider les fosses d’aisance pendant la nuit jusqu’au fameux lac de Vénissieux, qui n’était en fait qu’un champ d’épandage nauséabond situé là où il y a Carrefour aujourd’hui.

Je me souviens qu’il y avait même un bistrot qui s’appelait « Le Lac de Vénissieux » du nom du fameux lac.

Je me souviens que les roues ferrées des chariots pétaradaient sur les pavés en tête de chat, et si bien qu’on appelait le cortège nocturne : l’artillerie de Vénissieux

Je me souviens que les maraîchers du Moulin à vent se servaient directement du contenu des tonneaux comme engrais pour leurs cultures.

 

Je me souviens qu’à Moulin à vent, au café « La Bascule » il y avait une bascule.

– Tout comme à Monplaisir.

-Oui, à Monplaisir et…à Moulin à vent.

 

Je me souviens que l’Ecole Philibert Delorme ouverte en 1887, accueillait en 2007 plus de 400 élèves dans dix-sept classes.

Je me souviens qu’il y a quelques années, sous la direction de leurs maîtresses, les élèves de l’école Philibert Delorme ont fait une enquête sur l’histoire de leur quartier, et ont réalisé un document illustré riche d’informations et d’histoires.

 

Je me souviens qu’il y a toujours eu une grande mixité sociale à l’Ecole Philibert Delorme.

 

Je me souviens qu’il y a encore quinze-vingt ans, il y avait des fêtes énormes sur la place devant l’école, on faisait encore des choses où tous les parents d’élèves se bougeaient, où il y avait encore des défilés, et des espèces de braderies avec tous les commerçants sur la route de Vienne…

Je me souviens avait fêté le centenaire de l’Ecole Philibert Delorme en 1987.

Je me souviens que ceux du club de basket tout proche avaient monté la scène sur la place du Grand Trou et en échange, ils pouvaient recueillir une obole pour les activités du club.

Je me souviens qu’on avait fait un défilé derrière une des quatre voitures des usines Audibert Lavirotte qui existent encore dans le monde.

Je me souviens que, selon certains, pendant la guerre on obligeait les enfants juifs à des douches obligatoires dans les caves de l’école Philibert Delorme. On aurait continué avec les petits arabes après.

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Je me souviens du domaine du château de Champagneux devenu l’hôpital psychiatrique de Saint-Jean de Dieu en 1825.

Je me souviens que de l’autre côté de la route de Vienne, en face de l’hôpital, on est à Vénissieux.

 

Je me souviens qu’à l’hôpital Saint Jean de Dieu, on appliqua assez vite les méthodes psychiatriques douces et modernes des professeurs Pinel et Esquirol

Je me souviens que le poète Stanislas Rodanski avait décidé de son placement volontaire à l’Hôpital Saint Jean de Dieu où il vécut et écrivit pendant 27 ans, de 1954 à sa mort en 1981.

Je me souviens d’avoir vu en 1949 les malades de Saint Jean de Dieu, attachés et nus sur de la paille.

Je me souviens de la peinture des fresques sur les murs de l’hôpital Saint Jean de Dieu.

Je me souviens qu’à l’arrêt du 12, hôpital Saint-Jean de Dieu tu t’es étendue sur un divan de métal, avec la statue de Sigmund Freud à côté de toi.

 

Je me souviens que du grand trou à Monplaisir, je passais par tous les états.

 

Je me souviens du Colibri petit tricycle à vapeur transformé en locomotive, sorti en 1888 aux usines Patay.

Je me souviens qu’aux usines Patay, devenu Leroy Sommer, il y a eu jusqu’à 600 ouvriers, maintenant, une centaine tout au plus…

 

Je me souviens qu’à Moulin à vent quelqu’un a inventé les premiers ustensiles de cuisine en matière plastique

Je me souviens que lorsque ça sentait la violette du côté de l’usine Givaudan-Lavirotte, on disait : «tiens, voilà le vent du midi »

Je me souviens qu’on se plaignait pas des odeurs à l’époque, tant qu’y avait des usines y avait du travail, on se plaignait pas de la présence des usines

Je me souviens de l’explosion à l’usine Givaudan en 1978, il y eut un mort

Je me souviens qu’à cause de la pollution occasionnée par l’usine Givaudan, dans le temps, les riverains avaient demandé sa délocalisation. Mais aujourd’hui des protestations de solidarité sont émises contre les menaces de licenciements qui pèsent sur la soixantaine d’ouvriers qui y travaillent encore.

Je me souviens de la manufacture de bouchons qui fabriquait des capsules d’aluminium rue de Montagny, mon père travaillait à l’expédition, ma mère était concierge, et moi j’y ai travaillé dès l’âge de 14 ans.

 

Je me souviens de la place du Moulin à Vent qui était une vraie place avec un marché et où on allait danser pour le 14 juillet.

Je me souviens des défilés. Chaque année on avait un thème, on costumait les enfants.

On aboutissait au stade Antoine Dumont où là, on faisait la fête. Le premier thème c’avait été la route de Vienne à travers les âges, on avait commencé par les Romains et ensuite tous les âges…

Je me souviens des gens qui, le soir en été, mettaient leurs chaises sur le trottoir en bas de chez eux et qui regardaient passer les voitures, sur la route de Vienne.

 

 

Je me souviens du cinéma Le Splendid, le café d’en face ouvrait à l’heure de l’entracte et on allait boire un coup.

 

Je me souviens avoir fait des recherches sur le quartier à l’époque de la Renaissance pour les Pennons de Lyon. En face du restaurant gastronomique Fabrice Moya, juste avant le pont, il y avait une auberge, on l’a appelée l’auberge de la mère papilles

Je me souviens qu’au Grand Trou il y avait beaucoup de bars, la route de Vienne, c’était une des rues où il y avait le plus de bars. Celui qui avait de quoi faire le tour des bars, il était vraiment désaltéré.

Je me souviens du restaurant « Le Coin du feu » Comble de malheur, il a brûlé dans les années 70.

 

Je me souviens des Assommés parfaits, une association dont les membres étaient de toutes les fêtes. C’était de sacrés cannoneurs.

Je me souviens qu’ils organisaient des concours de boules, où la finale se faisait en casques et les pieds dans l’eau.

 

Je me souviens qu’on allait au cinéma « Le Kursaal » une fois par semaine, le vendredi

Je me souviens de Fabiola avec Jean Marais au cinéma le Moulin Rouge qui est devenu le dancing New Hollywood

Je me souviens qu’à Moulin à vent, c’est là qu’est né le grand trompettiste, Marc Soustrot.

– Oui, mais ça, ce n’était pas à Moulin à Vent Lyon 8è mais à Moulin à Vent Vénissieux.

– Qu’est-ce que ça change ? C’est Moulin à vent aussi.

 

Je me souviens que la petite Guille, c’est parce qu’avant ici, c’était la commune de la Guillotière. Mais il y avait la « grande » Guillotière, maintenant c’est dans le 7e arrondissement et puis, un hameau, un petit bout de ville au milieu des champs, d’où la « Petite Guille » dans le 8e arrondissement.

Je me souviens qu’il y avait beaucoup de petits commerces route de Vienne, on trouvait tout sur place.

Je me souviens qu’il y avait cinq épiceries près du croisement de la rue Audibert-Lavirotte avec la rue Pierre Delore.

Je me souviens d’un marchand de pantoufles arménien dont le magasin s’appelait « A la pantoufle ».

 

Je me souviens des odeurs de mousse et de bois des grumes qu’on apportait à la scierie Meunier rue du Moulin à vent. Ça sentait bon, c’était la forêt qui arrivait dans la rue.

Je me souviens des maçons italiens qui construisirent leurs maisons à la petite Guille que certains auraient rebaptisée Petite Italie.

Je me souviens que la rue Auguste Chollat s’appelait avant rue de la Princesse parce qu’en 1816,la princesse Marie Caroline de Bourbon Sicile, future duchesse du Berry, qui allait se marier à Paris, y avait engagé son carrosse et s’y était arrêtée pour se reposer du voyage.

 

Je me souviens de la fameuse mine de plomb rue Auguste Chollat, où on traitait du minerai de manganèse pour fabriquer des piles électriques et des mines de crayon. Je me souviens que les ouvriers en sortaient tout noir comme des charbonniers.

Je me souviens qu’à cause de la pollution on essuyait les fils d’étendage avant de mettre le linge.

Je me souviens que ma mère avec d’autres avait acheté une machine à laver qui servait à plusieurs familles. On la faisait circuler sur un diable, d’un logement à l’autre, avec un planning…

Je me souviens que la solidarité était spontanée à l’époque, on se donnait des coups de mains sans y réfléchir, maintenant, c’est à la demande, par connaissance, il faut que ce soit organisé et programmé.

Je me souviens que l’impasse Brachet tient son nom d’un propriétaire qui fit construire de 1896 à 1901, quarante et une maisons, destinées chacune à un seul ménage. Il vendit ces maisons à raison de 27,5 francs par mois pendant 18 ans.

 

 

Je me souviens de Moreira, un basketteur qui a commencé à la SELB comme benjamin et qui a fait son trou : il était dans l’équipe de l’ASVEL, à Villeurbanne, plusieurs fois championne de France.

Je me souviens qu’au grand trou on a toujours joué au basket.

Avant les cheminots qui habitaient à côté, c’était l’âme du basket. C’est eux qui traçaient dehors les limites des terrains, entre les tas de charbons et la fameuse mine de plomb.

Je me souviens qu’il y avait un passage à niveau route de Vienne à la hauteur du grand trou

Je me souviens de l’inauguration du centre de maintenance des TGV en 2008. Avant on voyait juste passer les trains, maintenant on voit un cube noir et les trains vont à l’intérieur.

 

Je me souviens d’avoir vu passer sous mes fenêtres des trains décorés par le grand couturier Christian Lacroix.

 

 

Je me souviens que route de Vienne, il y a une inscription en latin « Post tenebras lux »

Après les ténèbres la lumière, mais à côté on peut lire en bon français « Dieu, famille, patrie ».

 

Je me souviens des sirènes. Pendant la guerre, c’était pour nous alerter des bombardements. Après la guerre c’était tous les premiers mercredis du mois, à 11h

Je me souviens des bombardements alliés les 25 et 26 mai 44 ? 80 morts. Après plus rien ne fut comme avant dans le quartier

Je me souviens qu’il y eut aussi des bombardements allemands en décembre 40. Je me souviens des pommes de terre dans la cave où on attendait la fin de l’alerte.

Je me souviens que des bombes étaient tombées rue des Jasmins, peut-être là où il y a maintenant un très beau marronnier.

 

Je me souviens que des bombes étaient tombées sur le cimetière de la Guillotière, des sépultures avaient été éventrées, on avait retrouvé des cercueils dans les arbres, il avait fallu enterrer les victimes des bombardements au cimetière de Loyasse à Fourvière.

 

Je me souviens qu’à côté du cimetière, il y a un panneau indicateur : « Grand trou. »

 

Je me souviens que, sous le panneau indicateur « Grand Trou » il y a un autre panneau indicateur « Centre International de séjour ».

 

 

Je me souviens d’Antoine Fonlupt, boulanger, martyr de la Résistance et du café Fonlupt au Grand Trou où Lucie Aubrac tenait des réunions clandestines.

Je me souviens d’avoir eu pour camarade à l’école du Grand trou, Antoine Fonlupt qui allait devenir un martyr de la résistance. Dans la même école, nous avions un autre camarade qui, lui, est entré dans la milice pendant la guerre. Un jour le milicien a dit à Fonlupt qu’il avait rencontré : « Toi, à la première occasion j’te fais la peau. » Fonlupt lui répondit : « Peut-être, mais si tu me tues, mes camarades sauront te trouver. » Le 8 mars 44, Antoine Fonlupt fut assassiné par notre ancien camarade d’école.

Je me souviens, une semaine plus tard, les résistants ont fait son compte au milicien.

Je me souviens que le 9 août 1944, vers 17h45, une vingtaine de résistants armés attaquèrent le garage Renault situé 352 route de Vienne,

– A Moulin à vent Vénissieux.

– Oui, mais qu’est-ce que ça change ? Les Résistants firent exploser les camions et les voitures légères remisées à l’intérieur. Quelques jours plus tard, le vendredi 18 août, vers 17h45, une camionnette escortée d’automobile Citroën s’immobilise devant le garage, des miliciens et des soldats allemands en sortent et barrent les accès. Cinq hommes attachés les uns aux autres en descendent et sont aussitôt mitraillés de dos. Les corps sont enlevés à 12h30. Il s’agit de 5 otages, des détenus de la prison Montluc de Lyon.

 

Je me souviens que place Belleville, il y a un monument aux morts où aucun nom ne figure.

Je me souviens que c’était parce qu’un jour, on avait nettoyé le monument au karcher.

Je me souviens de la porte du cimetière de la Guillotière rue pierre Delore, et de l’inscription latine : « Animas pauperum tuorum ne obliviscaris in finem » « n’oublie pas dans la mort les âmes de tes pauvres. »

 

Je me souviens des quatre photos d’artistes contemporains exposées, à l’angle du cimetière de la Guillotière, place du jet d’eau Mendès France, elles exprimaient les états de la vie avant la mort.

 

Je me souviens qu’avant il y avait moins de monde mais plus de vie, et maintenant plus de monde et moins de vie.

 


 

 

Monplaisir

 

Je me souviens que le quartier de Monplaisir a beau culminer à 170 m d’altitude, il n’y a jamais eu, il n’y a pas, il n’y aura jamais de Mont Plaisir.

 

Je me souviens que ce n’est qu’en 1852, que cette partie de la rive gauche du Rhône, dans le prolongement du quartier de la Guillotière, fut rattachée définitivement à Lyon.

 

Je me souviens du baron Henry des Tournelles qui en 1827 décida de lotir son domaine et lui donna le nom de « Village de Monplaisir et sa campagne de Sans Souci ». Monplaisir car c’était en effet le sien. Et cela devait devenir celui de populations aisées à la recherche d’une résidence secondaire dans un environnement champêtre hors des soucis de la ville.

Je me souviens que le château des Tournelles fut démoli en 1934 pour laisser place à une usine de montage de camions. Il ne resta qu’une tour qui fut livrée aux démolisseurs en 1960 par décision du maire de Lyon Louis Pradel.

 

Je me souviens que l’actuelle avenue des Frères lumière s’appelait d’abord « chemin pour aller au-delà des Monts », puis route royale n°6 dite de « Grenoble », puis grande rue de Monplaisir.

Je me souviens que l’avenue des Frères Lumière, pour moi, ça a toujours été la grande rue de Monplaisir.

 

Je me souviens de l’allumeur de réverbère qui passait en vélo avec sa perche, il passait à la tombée de la nuit, on l’attendait, c’était l’attraction du soir.

 

Je me souviens avoir reconnu ma maman petite fille parmi des enfants qui jouent dans la grande rue de Monplaisir, sur une vieille carte postale.

 

Je me souviens de l’ouverture en 1855 de la ligne de chemin de fer Lyon-Valence-Marseille dont les voies occupaient les fossés des anciennes fortifications.

Je me souviens de la « Lunette des Hirondelles » porte fortifiée à la hauteur de l’ancienne manufacture des Tabacs, qui marquait la porte d’entrée à Monplaisir.

Mais le boulevard des hirondelles maintenant bd des Tchécoslovaques, c’était à cause des tournées en vélo des gardiens de la paix et de leurs capes flottantes bleu marine.

– Pas du tout. C’est parce qu’il y avait une maison solitaire dont la façade peinte en bleu clair représentait un ciel, où voletait une nuée d’hirondelles.

Je me souviens du bruit de la sonnette que les chauffeurs de tramways activaient les jours de brouillard.

 

Je me souviens que les riverains se mobilisèrent pour sauver des aménagements urbains la Croix des sables, une croix de pierre qui servait autrefois à guider les pèlerins.

Je me souviens de la construction de l’église Saint-Maurice en 1842.

Je me souviens que c’est le plus vieux monument du quartier.

Je me souviens que Auguste et Louis Lumière, les célèbres inventeurs du cinématographe, avaient un petit frère, Edouard resté méconnu et mort jeune pendant la guerre de 14-18. Celui dont personne n’a retenu le prénom, a son nom inscrit malgré tout sur le monument aux morts de la place de l’église Saint-Maurice. Edouard Lumière était réputé pour être un beau gosse aux multiples conquêtes féminines, il avait lancé une société de communication aux Etats-Unis, il était aviateur et est mort dans un accident d’avion.

 

Je me souviens que personne ne passe derrière le monument aux morts de la place de l’église Saint-Maurice conçu par Tony Garnier, alors qu’il y a un magnifique bas-relief, dû au sculpteur Jean Larrivé, qui représente une femme tenant un glaive avec une inscription « CAECUM BELLUM « : « LA GUERRE AVEUGLE ».

 

Je me souviens que le bâtiment de style byzantin et mauresque avec ses pignons et ses gargouilles qui donne sur la place a été conçu par Bossan, l’architecte de Fourvière, et qu’il abrite l’école libre de Saint-Maurice.

 

Je me souviens de la construction en 1999 de la grande mosquée de Lyon boulevard Pinel.

 

Je me souviens des puits dans les jardins, il y avait beaucoup d’eau dans le sous-sol.

Je me souviens qu’on descendait les melons dans le puits, on les laissait dans l’eau froide pour les rafraîchir.

 

Je me souviens qu’on allait chercher son lait à la ferme de la rue des Lilas.

 

Je me souviens des jeux de boules du petit Clos, du bistrot chez Popine et du café La Verrière.

 

 

Je me souviens des industries de pointe et des nombreux ateliers de sous-traitance dont on retrouve aujourd’hui la trace dans les arrières cours des maisons.

Je me souviens de l’usine qui, à la place de l’actuel magasin Champion, fabriquait pour l’aviation l’Hélice intégrale.

Je me souviens de l’invention en 1924 de la boule intégrale, la première boule entièrement métallique.

Je me souviens qu’il y avait des fonderies par où je passais pour aller chez ma grand-mère C’était noir, c’était chaud, ça faisait de la fumée, ça faisait du bruit, j’avais très peur, alors là je passais en courant

Je me souviens que pour mener les chevaux des charrettes à charbon, il fallait des «  meneurs de chevaux. »   Ils portaient traditionnellement un foulard rouge. Je me souviens que mon grand-père avait récupéré des déserteurs de l’armée allemande qui, sans papiers, se faisaient passer pour des polonais ou des russes qui souhaitaient rester en France. Je me souviens, l’un d’eux avait un tatouage en forme de loup autour des yeux et une corde de pendu autour du cou.

Je me souviens des aciéries du Rhône qui étaient là où il y a le lycée de la Martinière Monplaisir maintenant, ça crachait, quand il y avait des coulées, il y avait des grosses volutes de fumée qui montaient, des rousses et des noires, çà aussi ça me faisait peur. Je me souviens, avant les aciéries, c’était des clos d’horticulteurs, c’était mes aïeux qui étaient là

Je me souviens des papiers à glu attrape-mouches de la maison Fénéon.

– Comme le poète Félix Fénéon.

– Oui, mais ça n’a rien à voir.

 

Je me souviens des odeurs d’anis quand on embouteillait aux usines Pernod rue Antoine Lumière.

Je me souviens que le Paul Sisley de la rue du même nom n’a rien à voir avec le peintre impressionniste.

Je me souviens que c’était un grand ingénieur chimiste.

Je me souviens qu’on fabriquait des gaz comprimés à l’usine Bardot,

– Bardot comme Brigitte ?

– le père de Brigitte Bardot.

– « Brigitte Bardot, Bardot… »

 

Je me souviens que là où il y a maintenant le restaurant « La Ferme de Monplaisir », il y avait une petite usine qui fabriquait des sommiers métalliques.

Je me souviens de l’entreprise Montabert qui fabriquait des marteaux piqueurs.

Je me souviens des splendides cuisinières émaillées de la société Brachet-Richard.

Je me souviens de l’invention du premier fer à repasser électrique, en 1913, par Léo Trouilhet, celui qui allait fonder Calor en 1917 :

– Calor, les bouilloires électriques ?

– Oui, et les lessiveuses, les ventilateurs, les fers à souder, les rasoirs électriques…

 

Je me souviens des premiers paquets de gauloises « Troupe » qui sortirent de la Manufacture des tabacs.

Je me souviens qu’en 1971, les machines fabriquaient 1200 cigarettes / minute.

Je me souviens des manoques, c’était des branches de tabac qui ressemblaient à un bouquet qui étaient noués avec du tabac et que nous devions couper à la main. Puis ce tabac passait sur un convoyeur qui mouillait le tabac. On appelait ça la « mouillade ».

Je me souviens qu’on avait deux pauses de deux fois dix minutes le matin et l’après-midi pareil. On faisait 45 heures par semaine. Il y avait une salariée volante qui venait nous remplacer pour la pause. On était remplacé toujours par la volante pour prendre sa douche pendant le travail.

Je me souviens que l’ancienne manufacture des tabacs abrite maintenant l’Université Jean Moulin.

 

Je me souviens que le flot des ouvriers qui sortaient de la manufacture jusqu’à la gde rue de Monplaisir, maintenant il y en a plus, maintenant c’est des flots d’étudiants qui sortent cours Albert Thomas et se dépêchent d’aller prendre le métro.

Je me souviens que dans les amphis de l’université jean Moulin installée dans le bâtiment de l’ancienne manufacture des tabacs, les murs sentaient encore le tabac.

 

Je me souviens que l’avenue Rockefeller, avant c’était l’avenue des sables, et la rue professeur Rochaix, c’était la rue des Sablonniers.

 

Je me souviens des petits commerces grande rue de Monplaisir.

Je me souviens de M.Gaston Gontard, quincailler qui était bossu. Quand mon père voulait des pointes pour ressemeler ses chaussures, il me disait : « Va chez le bossu m’acheter des pointes ! ».

Je me souviens que la quincaillerie de M.Gontard était une véritable caverne d’Ali Baba, des clous, des vis, des écrous, mais aussi des paniers à salade, des plumeaux, des poêles à marrons, des paniers pour les commissions, des martinets pour enfants, des épuisettes et des filets à papillons. Que sont devenus les papillons ?

Je me souviens qu’il y avait beaucoup de métiers de bouche dans le quartier, maintenant on a un supermarché sur l’avenue des Frères Lumière, ça a tué tous les métiers de bouche.

Je me souviens d’une charcuterie qui faisait une choucroute, mais alors une choucroute…C’est devenu un salon de coiffure, maintenant.

Je me souviens que la villa Winkler au 57 av. des frères Lumière avait été construite entre 1898 et 1902 pour la sœur d’Auguste Lumière, mariée au célèbre brasseur Charles Winkler.

Je me souviens que le fils Winkler s’est suicidé dans la maison familiale.

 

Je me souviens de l’invention du cinématographe par les frères Auguste et Louis Lumière en 1895.

Je me souviens que les frères Lumière avaient filmé la sortie du hangar de l’usine cinématographique, mais que la scène avait été répétée plusieurs fois.

Je me souviens que dans l’atelier où je travaillais à l’usine Lumière, c’était vraiment noir, je me souviens des grands couloirs sans lumière avant d’arriver à l’atelier. Chaque fille avait une petite lampe pour voir si le papier d’impression des plaques photographiques n’avait pas de défaut.

Je me souviens que la production principale des usines Lumière, c’était la fabrication industrielle des plaques photographiques. Des ateliers sortirent les fameuses « étiquettes bleues », premières plaques permettant l’instantané photographique, et plus tard les premières plaques autochromes.

Je me souviens qu’Auguste Lumière était aussi un chercheur dans le domaine médical et biologique et qu’il avait créé rue Villon une clinique Lumière destinée à soigner le personnel des usines. Mais elle était ouverte aussi à tout le monde.

Je me souviens qu’Auguste Lumière est l’inventeur du tulle gras, le fameux pansement antiseptique.

Je me souviens que grâce aux lentilles élaborées par les opticiens Boulade à Monplaisir, Louis Lumière créa l’appareil qui lui permit de tourner le premier film en 1895.

Je me souviens qu’on n’a jamais su si les Frères Lumière avaient pris un jour le train qui arrive en gare de La Ciotat. Ce qui est sûr, c’est que, plus tard, Henri Lumière, leur successeur à la tête de l’entreprise, arrivait en hydravion dans la propriété familiale du bord de mer à La Ciotat.

Je me souviens qu’on disait le Château pour la Villa des frères Lumière, place Ambroise Courtois.

Je me souviens de la construction, financée par le mécène arménien Napoléon Bullukian, d’un monument à la gloire des frères Lumière qui sert d’écran géant lors de projections de films l’été en plein air.

Je me souviens de la création de l’Institut lumière en 1982, dans l’ancien château Lumière.

Je me souviens de la venue de Clint Eastwood à l’Institut Lumière.

 

Je me souviens que mon plus grand plaisir enfant, c’était d’aller après l’école, voir sous le grand porche du château Lumière sortir la voiture, une Hispano Suiza.

Je me souviens des pionniers de la construction automobile et de leurs successeurs à Monplaisir et dans tout le futur 8e arrondissement : Audibert-Lavirotte, Cottin-desgouttes, Baron-Vialle, Berliet qui construisit des voitures avant les camions, Cognet et De Seynes, Isobloc, Joanny Faure, la Buire, Mieusset, Paris-Rhône qui avant de se spécialiser dans les appareils ménagers, construisit quelques voiturettes électriques de 1941 à 1942, Patay, François Pilon, Rochet-Schneider, Saurer…

Je me souviens de « la Sans Secousse » première voiture dotée d’une suspension indépendante sur 4 roues, fabriquée aux ateliers Cottin-Desgouttes

Je me souviens que de 1896 à 1901, Audibert Maurice et Lavirotte Emile construisirent parmi les premières voitures automobiles, et qu’en 1902, jugeant l’avenir de l’industrie automobile trop compromis, ils durent vendre les terrains de leur entreprise à Berliet.

Je me souviens qu’à la place de l’actuel bowling et du garage Ford, rue Marius Berliet, c’était le premier site des usines Berliet. Pendant longtemps on pouvait voir encore le vieux portail, avec le logo de l’entreprise : une locomotive avec son chasse-buffles.

Je me souviens du plus gros camion fabriqué pour travailler sur les puits de pétrole : le T 100 Berliet parce qu’il faisait cent tonnes. Je me souviens qu’ils avaient été obligés de casser le portail pour le sortir de l’usine.

– Non, ils avaient juste dégonflé les pneus.

Je me souviens qu’à la belle époque, dans les années 1970, il y avait 2000 salariés à l’usine RVI anciennement Berliet à Monplaisir. Lors de la fermeture définitive de l’entreprise, il y a eu au moins 200 personnes licenciées sous diverses formes, je me souviens que ceux qui avaient plus de cinquante ans n’ont jamais retrouvé de travail, ils ont galéré jusqu’à la retraite.

Je me souviens que progressivement ils ont individualisé les salaires. Avant quand il y avait une augmentation de 2% tout le monde l’avait. Avant dans une même catégorie tout le monde était payé pareil. Avec l’individualisation des salaires, c’est plus difficile d’appeler les salariés à lutter tous ensemble.

Je me souviens de Jules Bonnot, le chef de la célèbre Bande à Bonnot, groupe d’anarchistes braqueurs de banques. Avant de faire la une des journaux au début du 20e siècle, Bonnot avait été ouvrier à Berliet Monplaisir où il avait appris notamment à trafiquer les voitures.

 

Je me souviens qu’à l’actuelle station de métro Laënnec, on escaladait la colline, – ça s’appelait la colline Montvert à l’époque- pour admirer le feu d’artifice du 14 juillet. Les enfants s’amusaient, on sortait les casse-croûtes. Il y avait jusqu’à une centaine de personnes !

 

Je me souviens que là où il y a maintenant la supérette Cerises et potiron, il y avait avant un cinéma de 500 places, le Cristal Palace,

Je me souviens qu’il y avait un dancing au-dessus du cinéma, et un bar et un ring de boxe en-dessous.

Je me souviens du parquet ciré, qu’on pouvait admirer d’une galerie en hauteur.

Je me souviens des pleurs de ma maman, quand elle avait vu affichés sur les murs du Cristal Palace, les ordres de mobilisation pour la guerre de 39.

Je me souviens que l’opérateur du Cristal Palace s’appelait M. Môme.

Je me souviens de la dernière séance de cinéma au Cristal Palace, en 1960 : on donnait « Michel Strogoff »

Je me souviens du cinéma « Le Bijou », premier cinéma de Monplaisir, où on présentait des films à épisodes pour s’assurer de la fidélité des spectateurs, maintenant il n’y a plus que des garages.

Je me souviens que mon grand-père qui faisait du cinéma ambulant à Aiguemortes et dans les villages du midi est revenu à Lyon et a repris le cinéma Le Bijou en 1918.

Je me souviens qu’au Bijou, on a passé Judex, de Marcel Feuillade, et le Napoléon d’Abel Gance. J’ai encore une affiche, elle couvre tout un mur.

Je me souviens avoir retrouvé un cahier avec les passages des disques pour les films. Je me souviens que pour le film « Jocelyn », il y avait écrit : « Chaque fois qu’on voit les révolutionnaires, jouer la Carmagnole, 5 fois le même effet ».

 

Je me souviens que l’actuelle MJC Monplaisir, c’était jusqu’à 1962, une maison bourgeoise dont le propriétaire s’appelait Pierre Neyron de Champollion, industriel dans la bonneterie, fabricant de sous-vêtements et de maillots de bains de la marque Rasurel

Je me souviens des défilés de mannequins en maillots de bains, sur la scène d’un petit théâtre à l’italienne à l’intérieur de la villa, et autour de deux piscines l’une l’été, l’autre l’hiver.

 

Je me souviens qu’à la place du restaurant chinois avenue des Frères Lumière, il y avait une auberge qui était un lieu de ralliement des résistants sous l’occupation.

Je me souviens que le 27 janvier 1944, cinquante résistants firent exploser 67 bombes aux usines Bronzavia qui faisaient des moteurs d’avion et travaillaient pour les Allemands.

Je me souviens que, quand il y avait des bombardements pendant la guerre, on descendait avec toute la famille dans une cave sous le cinéma. Un jour, on a appris que dans la cave juste à côté, les résistants avaient entreposé des explosifs. Imaginez, si une bombe était tombée par là…Les Allemands sont venus au cinéma, ils ont fouillé partout, ils nous ont soupçonnés, mais heureusement, ils ont rien trouvé. S’ils avaient cherché dans l’appartement de mon père, ils auraient trouvé une machine à polycopier qui servait pour les tracts de la Résistance.

 

Je me souviens de la rafle, le 19 août 1944, suite à une action des FFI contre des soldats allemands qui se trouvaient au groupe scolaire Edouard Herriot, rue Bataille. Les Allemands bloquèrent tout le quartier. Des gens arrivèrent dans l’impasse en criant : « Les Allemands ont emmené tous les hommes ! ». Ma mère a pris sa bicyclette pour aller voir si mon père était sur son chantier, il n’y était pas. Tous les hommes étaient enfermés dans l’école Edouard Herriot, là, les Allemands ont pris 4 hommes et les ont fusillés, l’un était un résistant, le directeur de l’école Edouard Herriot. Un autre était laitier, ils ont mis le feu à sa boutique avant de le fusiller.

Je me souviens que le quartier fut déclaré zone sensible et que les enfants scolarisés furent évacués à la Guillotière.

 

Je me souviens que la faculté de médecine avenue Rockefeller s’appelait Alexis Carrel, du nom d’un grand médecin, prix Nobel, qui défendit des thèses eugénistes et racistes dans les années 30.

Je me souviens qu’elle fut débaptisée en 1996, elle s’appelle maintenant faculté Laennec du nom de l’inventeur du stéthoscope.

 

Je me souviens

– Moi aussi. Et je n’oublie pas.

 

 

 

 

 

 

Je n’oublie pas que tous ces « je me souviens » ont été écrits à partir de nombreux témoignages d’habitants, et de plusieurs travaux d’historiens, professionnels et amateurs, amoureux de l’histoire de différents quartiers dans le 8e, à Mon plaisir, Moulin à vent, Etats-Unis. Merci notamment à Mme BRUGIERE, Mme Geneviève COLAS, Mme Jocelyne TREVALLION, M. Camille BAGES, M. DUPERRAY, M. Roger DUMONT, M. Michel THOLLET, M. Michel LOCATELLI, M. Gilles DI PÏERNO, à l’association Partenariat et Citoyenneté, au Musée Urbain Tony Garnier et au Musée d’Histoire de la Résistance.